jeudi 30 août 2007

Quand on est bien chez soi, on ne bouge pas
Entrevoir le sens caché de l'immigration

Propos recueillis par Blandine PHILIPPE
















Gilles Placet, thérapeute et consultant en sciences humaines formé aux thérapies comportementales et familiales

Lorsqu’il vient au Québec présenter des conférences ou animer des ateliers de formation, Gilles Placet entame toujours son propos par un message d’excuses. Au nom de ses ancêtres français, il tient à offrir ses excuses… S’excuser pour les souffrances occasionnées aux femmes et aux hommes qui se sont sentis abandonnés par leur Terre-mère, la France, quelques siècles auparavant. Le propos peut paraître surprenant, voire déroutant !
Et pourtant, du point de vue de la psychogénéalogie (voir définition en fin d'article) et de la pychosociologie cet « abandon » aurait crée un sentiment de dévalorisation collective et de rejet chez les premiers habitants de la Nouvelle France, transmis de génération en génération, sous la forme d’héritages inconscients.


Je me souviens


Quand des individus ou des gouvernements expriment et transmettent ainsi avec conscience leurs excuses au nom d’un peuple, face aux souffrances que celui-ci a pu engendrer sur un autre, l’engagement compréhensif permet de nommer et de donner toute sa signifiance aux blessures du passé pour en désamorcer la portée. Humainement, la démarche est nécessaire pour procéder à la guérison individuelle et collective.
Ensuite, l’important sera d’oublier le « maudit français » si l’on est un Québécois, ou le « maudit colon » si l’on est un Amérindien, et de passer à autre chose !
L’ordre des choses voudrait que l’on vive là où l’on est né.

Quand on est bien chez soi, on ne bouge pas.


Dans la grande majorité des cas, le processus migratoire se fait quand le territoire de naissance – la Terre-mère - ne peut plus nourrir l’individu, à quelque niveau que ce soit, matériellement ou symboliquement. Au même titre que le réfugié cherche dans l’urgence une terre d’asile, le mal aimé immigre lui aussi pour fuir.

La notion d’immigration réfère donc toujours à de grandes blessures forçant l’individu, homme ou femme, à se couper de son pays, de son groupe d’appartenance et donc de ses racines.
Même volontaire et a priori choisie dans la joie (rencontre amoureuse, stage professionnel, goût de l’aventure, etc.) l’immigration cache presque toujours de grandes souffrances. Celles-ci peuvent être vécues consciemment comme elles peuvent être véhiculées inconsciemment en étant transmises jusqu’à soi par la lignée familiale. La mémoire des blessures opère avec force et malice…
En prendre conscience, c’est se permettre de rétablir des ponts.
Dans sa pratique professionnelle, Gilles Placet a ainsi pu observer plusieurs de ses patients immigrants rentrer presque soudainement au pays : ils comprenaient, par leur démarche introspective et reflexive, qu’ils n’avaient pas « voulu » cette immigration mais qu’ils fuyaient davantage un conflit - une situation familiale devenue insoutenable par exemple - sans même en être conscients au moment de leur exil.

Quand la cause de l’immigration est la souffrance, il est clair que l’on n’immigre pas librement. Et parce qu’ils ne sont pas réellement libres, la très grande majorité des immigrants choisissent justement une terre d’accueil capable de faire écho à cette quête de liberté.
Le Québec semble offrir et représenter cet idéal de liberté à bien des registres et notamment par ses dispositions géographiques et entrepreneuriales (grands espaces, facilités à créer et à démarrer des projets, etc.). À sa source, il est incontestable pour Gilles Placet que l’histoire amérindienne aura su y insuffler cette énergie et cette notion significative de Terre-mère qui y est très forte. En ce sens, notre pays aurait de facto, et depuis fort longtemps, cette vocation à recevoir et accueillir, malgré toutes les contraintes liées à la rigueur, voire à l’hostilité, de son climat par exemple.

Immigrer est un défi de l’âme : grandir hors du pays fait les hommes et les femmes qu’ils sont devenus.


Les événements de la vie, individuels et collectifs, forcent des mouvements migratoires.
De ce fait, pour réussir hors de chez soi, cette immigration oblige aux qualités et aux talents. C’est un réel combat, au travers de ses blessures, forçant à l’adapatabilité : adaptabilité aux milieux physiques, sociaux, culturels ou encore environnementaux, mais aussi adaptabilité d’opportunisme nécessaire à la survie.

Se pencher sur ces logiques, ici schématisées, c’est se donner des outils et des moyens pour comprendre les mécanismes qui animent les choix posés et mettre à jour les buts cachés. Comprendre pourquoi on est parti (ou pourquoi ils sont partis) permet souvent de faire la paix avec le pays d’origine et avec soi-même. Réaliser ce travail personnel pour panser ses blessures (les siennes comme celles transmises dans notre lignée familiale et dont on hérite) offre l’occasion de les reclasser par rapport à la notion d’abandon et du même coup de se libérer.

Psychogénéalogie:
La psychogénéalogie peut être définie comme une méthode de psychanalyse qui consiste à rechercher dans le vécu de nos ancêtres les sources de nos éventuels troubles psychologiques, comportements et/ou maladies actuelles.
C’est Anne Ancelin Schützenberger qui revendique la création, il y a une trentaine d’années, de ce néologisme, associant les deux vocables : généalogie et psychologie. Anne Ancelin a dirigé pendant une vingtaine d’année le laboratoire de psychologie sociale et clinique de l’Université de Nice. Elle a synthétisé le résultat de ses observations et développé sa théorie psychogénéalogique dans son livre Aïe, mes aïeux !, publié dans le monde entier et devenu best-seller.



Cet article est paru dans l'édition hiver 2007 du Jumelé.

samedi 18 août 2007

Mamies immigrantes "hyperactives"

Anouk LANOUETTE-TURGEON











Une mamie immigrante s’attaque à l’isolement de ses consœurs du troisième âge


Henriette Nzuji Ntumba, d’origine congolaise, arrive au Québec en 2000 pour s’occuper des enfants de sa fille, tombée malade. C’était dans l’intention de Mamie Henriette, menant une vie très active au Congo, de venir passer seulement quelque temps ici. En fait, à la demande du médecin de sa fille, elle n’est jamais repartie. Au Congo on dirait :

elle est partie de chez elle « sans fermer la porte ».


Sans préparation, ce déracinement s’est révélé très douloureux, voire déchirant.

Au Congo, après avoir élevé sa famille, Henriette avait décidé de se consacrer à la communauté. Ayant perdu son mari, elle a créé une association de femmes veuves. « Là-bas, explique-t-elle, les veuves font souvent l’objet de critiques, comme si elles étaient coupables de la mort de leur mari. Elles perdent alors l’estime d’elles-mêmes et se retrouvent très seules. » Henriette a donc mis sur pied un réseau d’entraide qui a permis à ces femmes de sortir de leur isolement et aussi de la misère matérielle, les deux allant souvent de pair. « Ma devise a toujours été l’autonomie financière! », précise-t-elle.

Une fois à Montréal, mamie Henriette ne tarde pas à faire un constat amer au sujet des femmes immigrantes de son âge : toutes les portes leur sont fermées, à cause de leur âge avancé.

Déjà, pour un Québécois de souche ayant perdu son emploi à 50 ou 55 ans, il est presque impossible de se trouver un autre travail.


Imaginez pour un immigrant...

Il faut reconnaître qu’en Amérique du Nord – comme ailleurs en Occident – les personnes âgées sont souvent considérées comme incapables d’un apport constructif à la société. Elles sont plutôt ignorées et exclues et cette situation est doublement vraie pour les immigrants.

En outre, n’ayant pas travaillé ici, les immigrants âgés n’ont droit à aucune pension de retraite, de sorte qu’ils vivotent très souvent dans la pauvreté, au crochet de leurs enfants. La dépendance s’ajoute alors à l’isolement. Et non seulement ils doivent, comme tous les immigrants, surmonter les difficultés liées au changement de climat, à une autre langue et à une nouvelle culture, mais leur solitude est encore aggravée par la mentalité individualiste. Quand on est habitué de parler à tous les habitants de son voisinage, on vit un véritable choc en arrivant ici. « C’est chacun pour soi; on ne connaît pas ses voisins, et dès que l’on veut demander une information à un passant dans la rue par exemple, il a l’air de vouloir se sauver; on se rend compte que les gens sont méfiants! », nous fait remarquer mamie Henriette. Pour les nombreux arrivants issus de sociétés plus traditionnelles, il est éprouvant de s’adapter à ce nouveau style de vie occidentalo-urbain.

Bref, Henriette a constaté que beaucoup de femmes immigrantes de son âge « sont isolées et exclues, au lieu d’être intégrées; souvent, elles sont inactives alors qu’elles ont travaillé toute leur vie et sont encore en pleine forme ».

Accepter la passivité ? Pas question ! dit mamie Henriette. En tout cas, pas pour elle, ni pour la centaine de mamies
membres de son association... Elles disent « Non à l’immobilisme! ».


Alors que font exactement ces Mamies immigrantes pour le développement et l’intégration (MIDI)? En fait, l’organisation a deux types de mandats. D’une part, elle offre un service d’information, d’aiguillage et d’accompagnement pour les personnes âgées immigrantes qui n’ont pas encore découvert les ressources disponibles, ou ignorent leurs droits et privilèges en tant que citoyennes (séances d’information sur les services de santé, sécurité financière, services d’interprétariat, accompagnement chez le médecin ou à l’épicerie, etc.).

D’autre part, et c’est là que MIDI devient encore plus intéressant et original, les mamies immigrantes se regroupent pour faire valoir leurs talents personnels au sein de la communauté. Ainsi, elles se rendent dans les écoles pour conter des histoires aux enfants, font de la couture, de la cuisine, de l’humour...et même du théâtre! Les mamies vous offrent aussi de garder vos tout petits – imaginez-les en train d’écouter des contes et des berceuses de pays lointains! Quelle idée splendide! « C’est aussi un moyen très efficace de lutter contre le racisme sur le terrain, parce que ces enfants-là, en nouant un lien privilégié avec nous, ne seront pas disposés à devenir racistes plus tard... Quand on apprend à connaître quelqu’un, les fausses idées et les préjugés disparaissent ».

Mamie Henriette insiste aussi sur l’objectif d’établir des liens avec les générations plus jeunes :

« Chez nous au Congo, on dit : une personne âgée est une véritable bibliothèque. Elle est très importante au sein de la communauté. Il faut donc établir des liens entre les jeunes et leurs aînés. Quand on coupe les racines d’un arbre, ne va-t-il pas mourir ? »


En d’autres mots, l’exclusion des personnes âgées tue la transmission intergénérationnelle et cause notre perte. En Occident, on a le malheur d’oublier cette vérité... Alors, pourquoi ne pas solliciter tout de suite un rendez-vous avec la mamie-la-plus-proche-de-chez-vous pour lui présenter vos enfants?

Pour informations supplémentaires :
Mamies immigrantes pour le développement et l’intégration
(514) 762-9808 lesmamies@yahoo.fr

Cet article est paru dans l'édition Été 2006 du Jumelé.

jeudi 16 août 2007

Travailleurs et travailleuses agricoles saisonniers:
À quand la certification Équitable pour nos fermes ?

Blandine PHILIPPE


Un peu partout à travers le Québec, des milliers de travailleurs saisonniers originaires du Mexique, du Guatemala et des Antilles notamment, sont embauchés par nos fermes dans le cadre d’ententes gouvernementales entre les pays (*). Le programme n’est pas nouveau : les premières ententes ont été signées il y a plus de 40 ans entre le Canada et certains pays du Sud. Pour notre pays, il s’agit d’enrayer la pénurie de main-d’œuvre et de conserver notre productivité et notre compétitivité. Pour les travailleurs saisonniers, il s’agit d’un exil temporaire pour nourrir la famille et s’offrir une meilleure qualité de vie.

Mais avec le temps, il apparaît que ces travailleurs ont besoin d’une protection particulière. Pour certains d’entre eux, le rêve se transforme en véritable cauchemar. Beaucoup sont victimes d’abus de la part de propriétaires exploitants qui contreviennent aux normes du travail. Parmi les plaintes les plus fréquentes, on retrouve : le harcèlement, la discrimination, la maltraitance physique, l’humiliation, la séquestration, le refus d’accès aux soins de santé, le non-respect des horaires pré-établis ou des conditions de logement, etc. Les travailleurs qui ont osé se plaindre auprès de leur employeur ou de leur consulat situé à Montréal, auraient reçu des menaces d’exclusion du programme, sans possibilité de travailler sur aucune une autre ferme à l’avenir. Il est à noter que ces travailleurs ne parlent que leur langue maternelle et que les instances gouvernementales canadiennes ne disposent des lois et règlements dans aucune autre langue que le français ou l’anglais.

La coalition d’appui aux travailleurs et travailleuses agricoles saisonniers (C.A.T.T.A.), chapeautée par Patricia Perez, est une organisation vouée à l’amélioration des conditions de vie de ces travailleurs. Son rôle est de promouvoir la reconnaissance de leurs droits et la défense de leurs intérêts. Plus de 80 plaintes et situations critiques ont été relevées par l’organisme au cours du seul été 2006. La C.A.T.T.A. multiplie les démarches pour tenter d’établir des solutions valables, dans un cadre légal, face à ces difficultés, aux niveaux municipal, provincial ou fédéral.

Peut-être un peu d’espoir, avec l’annonce faite ce 14 juin par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse : une enquête est ouverte sur la situation d’un travailleur agricole migrant afin de vérifier s’il n’aurait pas été victime de discrimination fondée sur son origine ethnique ou nationale, dans l’exercice notamment de son droit à des conditions de travail justes et raisonnables respectant sa santé, sa sécurité et son intégrité physique.

Avec la répétition de plaintes, une ferme québécoise a déjà été expulsée du programme par un des pays partenaires, le Mexique. Mais du côté canadien il semblerait qu’aucune mesure contraignante ne soit applicable puisque cette même ferme a pu établir, peu de temps après, une entente avec le Guatemala et recruter de la nouvelle main d’œuvre migrante, toujours grâce au programme canadien (*).


Ironiquement, le Québec commence tout juste, depuis une dizaine d’années, à se conscientiser au commerce équitable, défini comme un système d’échange économique respectueux de l’environnement et des droits des travailleurs. Nous consommons fièrement, l’esprit serein, nos importations de bananes, de café ou de cacao équitables.

Goût amer en bouche: après une rapide vérification sur le net, il apparaît que certaines des fermes québécoises en cause (identifiées et désignées par la C.A.T.T.A. auprès de nos autorités compétentes) vendent directement leurs fruits et légumes sur nos marchés publics.

Va-t-il nous falloir, ici au Québec, faire certifier les produits de nos fermes par des organisations indépendantes pour être assurés de leur caractère équitable, et donc du respect des droits des travailleurs ? C’est peut-être sur ce point que le consommateur, solidaire et responsable, pourrait jouer un rôle de soutien et sentir qu’il peut contribuer à faire changer les choses pour plus de justice sociale. Quelle saveur a votre tomate aujourd’hui ?

(*) Le programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS) à été élaboré par Ressources humaines et Développement social Canada (RHDSC) et Citoyenneté et Immigration Canada (CIC).
Cet article est paru dans l'édition Été 2007 du Jumelé.

Blandine Philippe


Originaire d'Europe, Blandine Philippe a immigré au Québec il y a près de quinze ans, après des études universitaires en travail social, en communication et en sciences politiques. Membre de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Blandine Philippe oeuvre actuellement comme coordonnatrice et rédactrice en chef du Jumelé.

Contributions rédactionnelles au Jumelé:


D'hier à aujourd'hui
Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel (...) >>LIRE

Les enfants de l'avenir
Centres de la petite enfance en changement >>> LIRE

Double minorité
Hommes immigrés et éducateurs à la petite enfance>>LIRE

Pour une jeune Noire, se découvrir gaie, c'est la fin du monde !
Dépasser le cumul des rejets>>LIRE

Homoparentalité et mixité culturelle>>LIRE

Démystification
S'adresser à sa communauté>>LIRE

Quand on est bien chez soi, on ne bouge pas
Entrevoir le sens caché de l'immigration>>LIRE

Jumelage intergénérationnel
Aînés retraités et nouveaux arrivants >>LIRE

Pour les mamans, les tout-petits et leurs familles
Ouverture de la Maison Bleue >>LIRE

Travailleurs et travailleuses agricoles saisonniers
À quand la certification Équitables pour nos fermes ?>>> LIRE

Outrage à l'indifférence
Sous une étiquette sportive, l'aventure coloniale se poursuit en Afrique>>> LIRE


Éditoriaux


Été 2007>>LIRE
Printemps 2007>>LIRE
Hiver 2007>>LIRE
Automne 2006>>LIRE
Été 2006>>LIRE
Printemps 2006>>LIRE

lundi 13 août 2007

Les deuils à faire de part et d’autre
La somme des bonnes volontés


Jean-Luc D’ETCHÉVERRY

Il existe en ce monde une mauvaise habitude entretenue régulièrement par les médias qui est de magnifier certaines nouvelles insolites pour leur ajouter une couleur alarmante, ce qui fait vendre de la copie. De pair avec cette mauvaise habitude vient le goût pour "l’homme de la rue" de jouer au gérant d’estrade. Celui ou celle (l’homme de la rue étant asexué comme on sait) que la caméra surprend avec une question assassine, sans mise en contexte et qui ne dispose que de cinq secondes de gloire pour régler le sort du monde, y va de bon cœur de son avis éclairé alors que 97,8% du temps il devrait répondre, humblement, "je ne sais pas"ou "mon opinion sur ce sujet n’est pas encore arrêtée" ou encore "je dois connaître l’autre version des faits avant de prendre parti".

... informations qui résonnent plus qu'elles ne raisonnent.


Si de plus cette mini- nouvelle, ce fait divers, cet incident isolé relate un événement mettant en présence un groupe de citoyens minoritaires et une réaction outrée de la part de quelques citoyens de la majorité qui déchirent leur robe au petit écran…voilà un cadeau du ciel pour nos médias sensationnalistes. Ces derniers mois ont été à ce titre généreux d’informations qui résonnent plus qu’elle ne raisonnent, que l’on a par la suite doublées d’analyses, triplées de sondages et recouvertes des avis de doctes experts qui ont déclaré du haut de leur sagesse que la population majoritaire d’un territoire se méfie de la venue de nombreux étrangers dans un court laps de temps…

Et pourtant qui doutait, qui aura été surpris d’apprendre que les québécois anciens et nouveaux se regardent du coin de l’œil et se critiquent allégrement sur leurs coutumes, leurs usages et la valeur de leurs cultures réciproques. Qu’y a-t-il de gênant là-dedans et quelle hypocrisie que de chanter toujours en chœur "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil", alors qu’il est normal et sain qu’un citoyen porté sur la religion se formalise de voir à tout bout de champ des fillettes déguisées en poupées érotiques côtoyer ses enfants à l’école et qu’un autre citoyen s’offusque de voir des enfants porter des signes religieux distinctifs dans la sphère publique qu’il voudrait totalement aseptisée.

On ne règle pas des situations conflictuelles en les poussant sous le tapis ou en les ignorant, ce n’est pas là un accommodement raisonnable pour une société qui n’en est plus à choisir entre évoluer ou faire du surplace comme cela était encore possible dans les années cinquante. Nous sommes depuis longtemps engagés dans un processus qui a fait évoluer le Québec de nos grands-pères en un pays moins homogène et ceux et celles qui veulent revenir en arrière, faire douze enfants, vivre chichement sur une terre de colonisation sous le regard omniprésent de leur cher curé, grand bien leur fasse. Ce n’est plus là le choix de la majorité et je ne crois pas me tromper en prêtant des sentiments semblables aux Québécois plus récents.

Autre deuil à faire, celui de penser que les nouveaux et les vieux Québécois, à terme, seront tous pareils.


La contrepartie de cette volonté de vivre dans la réalité du Québec d’aujourd’hui implique que chacun doit prendre conscience de ce qu’il doit sacrifier et acquérir pour que la communauté qui construit le pays ne soit pas constituée d’îlots détachés à peine retenus ensemble par la carte d’assurance-maladie et celle d’assurance sociale, soutenus par une fiscalité redistributive…. Il y a des deuils à faire de part et d’autre pour y arriver et c’est là que les bonnes volontés doivent se manifester.

Parmi les deuils à consentir, le plus essentiel est de cesser de croire que sa culture d’origine est supérieure. Pour y arriver il faut fréquenter "l’autre" et sa culture sans a priori, sur la rue, au spectacle, partout où on le croise. Ne pas détourner le regard pour éviter sa différence mais se rendre compte que nous aussi sommes différents à ses yeux et que chacun doit s’habituer à une présence étrangère. Autre deuil à faire, celui de penser que les nouveaux et les vieux québécois, à terme seront tous pareils. Que les noirs deviendront blancs, que les arabes et les juifs mangeront du bacon avec leurs œufs miroirs ou que les sud-américains remplaceront le tango par la gigue et la danse en ligne. La (les) différence(s) sont là pour rester à nous, cherchons comment en profiter.

Récemment le gouvernement a décidé de passer une patate chaude à de savants commissaires qui devront déterminer où commence et où finit la zone des accommodements pour qu’ils soient reconnus comme raisonnables. Beau sujet de réflexion, mais pendant ce temps on fait quoi tout le monde ? On arrête ou on continue de chercher à vivre confortablement ensemble, on tente ou on ne tente plus de se comprendre ? Est-ce qu’on attend le guide du parfait négociateur d’accommodements avant de s’ouvrir aux autres ?

Si nous choisissons l’attente nous faisons la preuve que nous ne sommes pas de bonne volonté, je dirais même que nous affirmons que nous n’avons aucunement la volonté de nous rapprocher sans y être légalement obligés. Nous optons dans ce cas pour le conflit permanent, la souque à la corde comme moyen de développer notre société. Mon collectif contre ton collectif.

Donc faire preuve de bonne volonté i.e. d’ouverture, de vision, de considération et de compréhension mutuelles et s’associer aux projets communs de la société québécoise plurielle est la seule méthode à suivre pour améliorer les relations entre tous. Au final, à faire ainsi, la majorité et les minorités s’influenceront au quotidien et verront leurs identités personnelles enrichies un peu de celles du voisin.
Cet article est paru dans l'édition Printemps 2007 du Jumelé.



Jean-Luc D'Etcheverry


Aujourd'hui retraité de la fonction publique, Jean-Luc D'Etcheverry profite de sa liberté de temps pour s'impliquer bénévolement dans le domaine du loisir-jeunesse.

Contributions au Jumelé:



Les deuils à faire de part et d'autre
La somme des bonnes volontés >>>LIRE


Lettre ouverte aux nouveaux arrivants>>>LIRE

samedi 11 août 2007

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À ce jour:

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27 articles

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Rubrique Enfants & Jeunes




Les enfants de l'avenir
Centres de la petite enfance en changement >>> LIRE

Tu me manques
Application de la loi contre la morale universelle >>>  LIRE

Dialogue interculturel et intergénérationnel
Aborder le malaise identitaire >>>  LIRE

Double minorité
Hommes immigrés et éducateurs à la petite enfance >>> LIRE

À quand les classes d'accueil
Pour parents immigrants ?>>> LIRE

« Tu me manques… »
Application déficiente de la Loi contre la morale universelle

Sylvain THIBAULT







« Sache que malgré la distance qui nous sépare,
Ton ombre répond sur toutes mes routes.
Présent, tu réponds à chacun de mes rêves.
Les yeux de mon cœur ne cessent de te regarder
Et le refrain de mes prières n’est que le ciel nous accorde la possibilité de retrouvailles.»

C’est par ces mots que le jeune chanteur rappeur R. Honda exprime la souffrance de ceux et celles, filles et fils, mères et pères, séparés de leur raison de vivre.

L’humanisme caractérise aux yeux du monde le Canada, ce beau et grand pays. Dans les faits cependant et dans l’application de nos politiques, les choses en vont autrement.

Savez-vous que pour certains réfugiés à qui nous avons accordé le statut de personne protégée et par la suite le statut de résident permanent, nous freinons la réunification de la famille ? Et pourtant, la Loi de l’immigration et la protection des réfugiés (LIPR) contient clairement le droit à cette réunification:

La loi qui protège les réfugiés


En matière d’immigration, la LIPR a pour objet :
• Art. 3 (1) (d) : de veiller à la réunification des familles au Canada ;
• Art. 3 (2) (f) : d’encourager l’autonomie et le bien-être socioéconomique des réfugiés en facilitant la réunification de leurs familles au Canada.

À l’échelle internationale, le Canada est signataire de la Convention relative aux droits de l’enfant. Celle-ci contient les dispositions les plus explicites concernant la réunification des familles des réfugiés :
• Art. 9 (1) : Les États parties veillent à ce que l’enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré, à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l’intérêt supérieur de l’enfant.
• Art. 10 (1) : Conformément à l’obligation incombant aux États parties en vertu du paragraphe 1 de l’article 9, toute demande faite par un enfant ou ses parents en vue d’entrer dans un État partie ou de le quitter aux fins de réunification familiale est considérée par les États parties dans un esprit positif, avec humanité et diligence.

Est-ce que le Canada applique cette Loi ?


Dans les faits il en va autrement. La lecture de l’intégralité des textes, des témoignages, des références et des statistiques publiés par le Conseil canadien pour les réfugiés (CCR) montre que

...la Loi sur l'immigration non seulement ne résout pas tous les problèmes des enfants, mais contribue à en créer de nouveaux.

l’application de la Loi sur l’immigration ignore le droit et la morale universels, à savoir le droit de la famille en tant qu’élément naturel et fondamental de la société. Les témoignages repris dans ces textes sont tout simplement révoltants. Et le CCR le dit clairement : « la Loi sur l’immigration non seulement ne résout pas tous les problèmes des enfants, mais contribue à en créer de nouveaux ».

La loi de la nature a prévu que l’enfant naisse pour qu’il connaisse son père, sa mère et s’épanouisse dans l’harmonie familiale. Et voilà que les guerres et les violences de tout genre s’en mêlent. Des hommes, des femmes et des enfants en sont victimes. Ils sont obligés de quitter leur famille, leur emploi et leur pays pour sauver leur vie en danger. Quitter son pays pour se réfugier dans un autre pays entraîne une séparation.

Cette séparation implique une rupture et une multitude de deuils tant pour celui qui a dû quitter que pour ceux qui sont restés. Pour le premier, le parcours sera long, très long : traversée des frontières, demande et obtention du statut de réfugié puis la résidence permanente et enfin, le jour où commencera le traitement de la demande de réunification de la famille. Pendant cet interminable parcours, combien de cris la Loi refusera d’entendre !

...je voulais voir ma mère. Pendant les quatre ans que je ne l'ai pas vue, je pleurais.


Lors du traitement du dossier de réunification familiale, les choses se gâtent souvent. Jugez-en : pour un réfugié arrivé au Canada, il faut, pour les cas les plus rapides, un délai de cinq mois avant d’être entendu en audience, six mois pour obtenir la résidence permanente, et six mois pour la réunification familiale (dans plusieurs dossiers : plus de 18 mois). Pour les plus chanceux, il faut dix-sept mois. Dix-sept mois, c’est très long : trente-six mois, ça semble une éternité. Et cinq ans c’est carrément inacceptable dans un pays de tradition humanitaire. Où est-elle l’application de la Loi ? Que font les décideurs et les intervenants chargés de l’appliquer ?

Les agents d’immigration qui doivent décider du sort des enfants et familles en détresse disposent d’une série d’informations et ne cessent d’en demander d’autres. Au-delà des pièces administratives, ils exigent des examens médicaux et le fameux test d’ADN. Et comme ce n’est pas encore assez, il faut programmer des entrevues dans le pays d’origine. Entre-temps les dossiers s’accumulent, les délais s’allongent et les souffrances s’intensifient.

L’histoire de Fadhir


« Moi, je m’appelle Fadhir , aujourd’hui j'ai 17 ans. Ma mère a quitté notre pays pour sauver sa vie alors que j’avais 13 ans. Un an après son arrivée au Canada, je croyais que les choses s’organiseraient vite pour qu'on se retrouve unis, mes frères et moi, dans le même foyer avec notre maman. En attendant, je vivais avec mon oncle pendant que ma mère m'envoyait des sous dont je ne voyais pas la couleur. De cette peine proviennent mes touts premiers textes de rap, portant sur la misère et la galère. Je me souviens du jour de mon anniversaire où j'ai dormi le ventre vide. Mais de ce qui se passait, je ne savais rien. Tout ce que je savais, c'est que ça tardait et que je voulais voir ma mère. Pendant les quatre ans que je ne l’ai pas vue, je pleurais plutôt mon petit frère qu'elle avait quitté et qui pleurait à cause de son manque d’elle. Chaque fois qu'on m’apprenait quelque chose sur l'évolution de nos « papiers », je me disais : « c’est un pas vers nos retrouvailles ». Mais il en a fallu des pas ! Pendant quatre années, mes frères et moi avons vécu séparés de notre maman. Je suis enfin ravi que pour une fois dans mon existence, je vis sans aucun manque (à part la nostalgie de mon pays), avec ma famille entière. Je suis très reconnaissant. Merci a tous ceux qui ont retroussé leurs manches pour que cela arrive. » (Fadhir, 17 ans)

Une petite fille loin de son père


« Elle a quatre ans maintenant. Disons... un peu moins de 5 ans. Ça fait trois ans que je l'ai quittée. Elle me manquait déjà dès la première semaine de notre séparation !

Chaque jour qui passe, j'ai peur; peur qu'elle arrive trop tard, quand je ne serai plus capable d'être vraiment son père, celui qu'elle aurait voulu voir chaque soir avant de se coucher et chaque matin quand elle se lève. Plus le temps passe, et plus je constate que je ne peux vraiment pas me réaliser pleinement, ni à mon emploi, ni dans mes relations avec les « gens du terroir » comme s’ils étaient la cause de notre séparation, et quoi que je fasse, je ne suis plus le même, car depuis que je suis parent, je suis incapable de ne pas vivre ma paternité.

Souvent, je pense bien faire en introduisant une discussion par « j’ai une fille ». Voilà : je viens de partager la nouvelle la plus importante de ma vie. Mais quelle importance, car mon interlocuteur me parle de la météo de demain, « 1 degré de plus par rapport aux moyennes saisonnières… » Le réchauffement de la planète, tu vois ! J’ai alors compris que tous les députés dans ce pays étaient des célibataires, comme tous ces ministres que je vois à la télé… Sinon, ils auraient fait quelque chose pour ces enfants séparés et sacrifiés.

Il est très étonnant de constater que dans un pays où les violences faites à l'enfant sont les plus réprimées, non seulement par les pouvoirs publics, mais aussi par l'opinion et les médias… il est étonnant que des enfants soient maintenus séparés de leurs parents, réfugiés et immigrants déjà présents au Canada. Quel enfant, femme ou mari de député, quelle personnalité politique canadienne accepterait cette situation ? Mesdames et Messieurs les décideurs politiques, combien de temps accepteriez-vous d’être séparés de votre fils, fille, conjoint ou conjointe ?

J'ai alors compris que tous les députés dans ce pays étaient des célibataires, comme tous ces ministres que je vois à la télé...Sinon, ils auraient fait quelque chose pour ces enfants séparés et sacrifiés.


Est-ce que vous me pensez intégré parce que j’ai un emploi ou parce que je suis connu de ma députée d'Ahuntsic ? Ou encore parce que je suis impliqué dans plusieurs organismes comme bénévole ? Eh bien, trêve d’illusions ! Aussi longtemps que ma petite fille ne sera pas avec moi, je serai toujours étranger dans ce pays et ce pays me sera toujours étranger. C'est tout simplement inhumain et cruel. » (Ignace).

On le constate : la véritable intégration est tributaire d’un retour à la vie en famille, des retrouvailles de l’enfant chéri, source de joie. Elle ne pourra s’amorcer que lorsque l’esprit sera enfin libre des souffrances causées par l’absence des siens. Les retards à l’intégration entraînent une lourde facture à payer.

Aussi longtemps que ma petite fille ne sera pas avec moi, je serai toujours étranger dans ce pays et ce pays me sera toujours étranger.

Tragique pour les familles, et très amère pour le Canada. Pour les familles, les coûts des communications limitent la quantité et la qualité des échanges entre parents, augmentent l’incompréhension et la méfiance mutuelle, et affaiblissent les relations. Les longues procédures sont stressantes et les moyens financiers manquent souvent pour y faire face rapidement. Aussi, quelle que soit la durée de la séparation d’enfants des réfugiés, c’est au Canada (pas ailleurs) que les conséquences se feront sentir.

Appel aux décideurs


Chers décideurs, il est urgent d’investir temps et énergie pour mettre en place une Loi un peu moins coercitive, qui respecte réellement les droits des enfants et des familles.

Chers agents d’immigration qui étudiez les dossiers, respectez l’esprit de la Loi et de ses règlements et de grâce, gardez à l’esprit qu’au-delà de ces dossiers, il y a des cœurs de mères, de pères, d’enfants blessés qui ne cessent d’espérer la réunification de leur foyer.

La Mission communautaire de Montréal (MCM) joint sa voix au Conseil Canadien pour les réfugiés (CCR) pour demander au gouvernement

que le traitement des dossiers des membres de familles réfugiées, surtout dans les cas d’enfants séparés, soit fait au Canada et non dans le pays d’origine (le pays de la persécution).

Ce changement de pratique aurait pour conséquence immédiate de favoriser l’intégration saine des réfugiés puisque la famille est source de sécurité et du désir d’agir. Réunie, la famille ne sentirait plus la détresse et les profondes inquiétudes de la séparation qui rongent la vie de chacun et trop souvent freinent l’intégration psycho-socio-économique. Le Canada y gagnerait à réunir les familles de réfugiés, beaucoup de gens en ont la certitude. Oserons-nous nous engager résolument et solidairement dans ce défi dans un geste humanitaire susceptible de garantir la dignité de la personne, de toute personne?

« Fiston, je t’aime fort et tu me manques tant.
Sans toi à mes côtés,
Les jours passent certes, mais la vie est plus qu’amère.
Je ne t’oublie pas,
Non, je ne t’abandonne pas.
Chasse cette idée de ton esprit.
Je t’embrasse fort, très fort, fiston.
Et promis, si le ciel est bleu au-dessus de tous,
Bientôt tu seras dans mes bras.
R. Honba

Pour en savoir plus et pour agir, cliquer ICI
Cet article est paru dans l'Édition Été 2007 du Jumelé.


Sylvain Thibault


Coordonnateur du Projet Refuge de la Mission communautaire de Montréal, Sylvain Thibault est également initiateur et co-animateur d'Ici-radio-refuge.

Sylvain siège sur le comité d'orientation du Jumelé.

Contribution au Jumelé:


Tu me manques
Application de la loi contre la morale universelle >>>  LIRE


Rubrique D'hier à aujourd'hui



Jacques Godbout
Entre résistance culturelle et nostalgie de mauvais goût >>>>  LIRE

Quand on est bien chez soi on ne bouge pas
Entrevoir le sens caché de l'immigration >>>>  LIRE

Jacques Godbout :
Entre résistance culturelle et nostalgie de mauvais goût


Ahmed KOUAOU

Québécois et Québécoises, sortez vos mouchoirs ! Le Québec est dans l’antichambre de la mort, la pierre tombale est commandée, et vous pouvez y lire : Ici repose le Québec décédé en 2076 des suites des assauts de tribus d’immigrants et de l’indifférence des cégépiens. La messe est dite… par un certain Jacques Godbout.

Dans une entrevue accordée à L’Actualité, l’écrivain Jacques Godbout a revêtu les habits d’un apocalyptique « déclinologue » pour prédire la fin prochaine de la société québécoise, et fonde sa prophétie sur une certaine nonchalance de la génération des cégépiens, mais aussi sur les flux migratoires que connaît le Québec et dans lesquels il y voit autant de menaces.

Petit extrait des élucubrations godboutiennes : « (…) Ce sont des tribus qui immigrent, avec leurs costumes, leurs coutumes, leur religion et leur télévision. On sous-estime le fait que la soucoupe branchée sur Al-Jazira ou d'autres chaînes étrangères empêche ces gens de regarder la télévision indigène, qui, elle, ne les intéresse absolument pas. Donc, ils ne s'intègrent même pas le soir en rentrant à la maison. Ils sont entre eux. Sous prétexte de permettre aux individus plus de liberté, on se trouve à détruire une cohésion sociale. La tribu canadienne-française est en mauvaise posture: elle n'a plus d'enfants! »

On fait la révolution comme on veut et avec les moyens qu'on juge appropriés. Godbout et ses comparses ont eu les leurs, libre à Boisclair et ses acolytes d'imaginer un pays avec du blanc, du bleu... et du vert.


Aux jeunes québécois, Godbout reproche une certaine légèreté, mais surtout leur rupture avec les idéaux des artisans de la Révolution tranquille. Lisons-le à ce propos : «(…) Ils n'ont plus les références que nous avions. Nous allions chercher nos références ailleurs que dans notre société. Moi, par exemple, je n'allais pas croire un mot de ce que le clergé m'affirmait. Il était au pouvoir et voulait que les choses restent comme elles étaient. Aujourd'hui, les références des jeunes, quelles sont-elles ? Ils ont des gourous dans le milieu de l'environnement - Pierre Dansereau et Hubert Reeves -, mais cela me fait penser au monde chrétien que j'ai connu. C'est tout juste s'ils ne font pas des prières, ils sont toujours pour la vertu. »

Même s’il a tenté de s’expliquer dans une contribution édulcorée parue dans Le Devoir du 23-24 septembre, il n’en demeure pas moins que l’homme présente les signes d’un malaise évident face à une société qui évolue. Expression d’une nostalgie amère, le propos de Godbout est celui d’un militant contrarié par un rêve inachevé. Sa frustration peut être légitime, mais son désir de voir la jeunesse s’inscrire dans la continuité est exagéré, car Godbout ne semble pas s’accommoder de la différence.

Il est tout de même étonnant de reprocher aux jeunes d’aujourd’hui de se préoccuper autant de l’environnement, alors que le monde court à sa perte écologique. Godbout ignore-t-il que l’environnement est devenu, à juste titre, le cheval de bataille de la nouvelle génération indépendantiste ? On fait la révolution comme on veut et avec les moyens qu’on juge appropriés. Godbout et ses comparses ont eu les leurs, libre à Boisclair et ses acolytes d’imaginer un pays avec du blanc, du bleu… et du vert. Libre aussi à d’autres jeunes de transcender le débat indépendantiste, de caresser d’autres rêves et de boire les paroles d’une autre espèce de «gourous». Godbout a peut-être des raisons de s’inquiéter du Québec de demain, mais sa myopie entraîne sa prophétie dans le terrible paradoxe de Cassandre.

Entre intégration et assimilation


C’est sans doute au sujet de l’immigration que l’auteur de Le Temps des Galarneau a laissé libre court à son délire. Là encore, il se trompe lamentablement de colère. Il verse d’abord dans une affligeante catégorisation, en réduisant les immigrants à des tribus réfractaires à toute intégration. Godbout fait un amalgame évident entre intégration et assimilation. Dans un Québec idéal, suggère-t-il à demi-mot, l’immigrant devrait se défaire de sa langue maternelle, de sa culture originelle, et tutti quanti. Bonjour l’homogénéisation ! Il ne reste qu’à inventer cette merveilleuse machine dans laquelle passeraient les immigrants, à leur arrivée l’aéroport, pour devenir des Québécois exemplaires, entendre par là indépendantistes. Certes, on ne peut lui en vouloir au vieux militant de faire de la résistance culturelle, mais il y a un pas vers le ridicule qu’il a franchi allègrement.

Un Québec où on peut alterner, sans fausse note aucune, Mes Aïeux et Matoub Lounes ou Oum Kaltoum.


L’ancien journaliste s’est-il interrogé, une seule fois, sur la place des immigrants dans la télévision indigène ? A-t-il essayé de compter les yeux bridées et les têtes basanés ou noires dans cette télévision blanche aux yeux bleus ? Il faut être aveugle et sourd pour ne pas savoir que les immigrants sont sous représentés dans les médias francophones. Et « les anglos » font meilleure figure en la matière ! De plus, l’évocation de l’immigration dans les médias est souvent teintée d’une connotation péjorative renvoyant aux gangs de rue, à la pauvreté, à l’assistance sociale, etc. Il ne faut pas s’étonner dès lors que certains néo-québécois se tournent vers d’autres canaux d’information. Par choix ou par simple nostalgie et souci d’information de ce qui se passe dans leurs pays d’origine.

« Ils (les immigrants) sont entre eux », claironne encore Godbout. Les Québécois aussi, lui rétorqueront certains. S’est-il informé, un jour, sur la difficulté des immigrants à s’intégrer dans la société québécoise ? N’en déplaise à Jean Coutu, dans la grande pharmacie du Québec, il est difficile de trouver des amis. Décrocher un emploi relève d’un tout autre exploit, autrement plus ardu. Le repli identitaire n’est pas l’apanage des immigrants; un rejet nourrit un autre. Visiblement, au Canada, on excelle dans la reproduction des solitudes.

Mais le plus désolant, c’est que Godbout ne voit que des menaces dans ce nouveau métissage. Il ignore, ou feint-il de le faire, que des bataillons d’immigrants participent aux chantiers du Québec, épousent volontiers les valeurs de ce merveilleux pays, bref font preuve d’une parfaite intégration. Il ignore aussi tout l’apport culturel et économique des immigrants, se recroquevillant dans un protectionnisme culturel désuet.

Godbout ravive de manière inappropriée des séquelles historiques en associant l’immigration à un facteur de désagrégation de la société québécoise. Le Québec survivra à ses prédictions, mais ce sera un Québec pluriel aux accents multiples et aux teints divers. En somme, un Québec qui sera à l’image d’un monde de plus en plus métissé et globalisé. Un Québec où on peut alterner, sans fausse note aucune, Mes Aïeux et Matoub Lounes ou Oum Kaltoum, et où retentit un joual d’autant plus charmant qu’il émane de ribambelles d’enfants aux yeux bridées.


Cet article est paru dans l'édition Automne 2006 du Jumelé.
Crédit photo: Martin Bouffard.

Ahmed Kouaou

Originaire d'Algérie où il oeuvrait à titre de reporter et présentateur des nouvelles, Ahmed Kouaou a immigré au Québec il y a six ans. Après avoir tout d'abord travaillé comme conseiller en emploi à Carrefour BLÉ, il est aujourd'hui journaliste-rédacteur pour le réseau de Radio-Canada.


Contributions au Jumelé:


Gestion de la diversité
Employeurs, connaissez-vous assez les immigrants ? >>>> LIRE

Jacques Godbout
Entre résistance culturelle et nostalgie de mauvais goût >>>> LIRE

Rubrique Emploi

mise à jour: septembre 2007


Gestion de la diversité
Employeurs, connaissez-vous assez les immigrants ? >>>>  LIRE

Travailleurs et travailleuses agricoles saisonniers
À quand la certification Équitable pour nos fermes ? >>>>  LIRE

Nouveaux arrivants et employeurs
La formule de réseautage Contact Emploi >>>>  LIRE

Dossier spécial Emploi = 8 articles
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Gestion de la diversité:
Employeurs,
connaissez-vous assez les immigrants ?


Ahmed KOUAOU

La politique d’intégration était axée jusque-là, et en grande partie, sur l’orientation et l’encadrement des immigrants. Force est de constater que ces efforts n’ont pas été toujours payants. L’un des ratés de cette approche est d’avoir ignoré, sinon très peu intéressé, l’employeur. Pourtant, c’est à ce dernier que revient le dernier mot quand il s’agit de recruter un immigrant, donc de lui ouvrir la première et plus importante porte d’intégration dans la société. Et l’on ne peut que se réjouir de ce début d’intérêt qui contribuera, espérons-le, à rectifier le tir. Il est vrai que l’intégration implique un effort de l’immigrant, mais elle suppose aussi une contribution de la société qui a fait le choix de l’accueillir.
Emploi-Québec et le Mouvement québécois de la qualité viennent d’éditer un précieux Guide pratique de la gestion de diversité interculturelle en emploi. Ce document est destiné aux employeurs afin de répondre à leurs besoins d’adaptation à un nouveau contexte fait, entre autres, de mondialisation de l’économie et des cultures, de délocalisation de la production, de vieillissement des populations et d’augmentation de l’immigration.
Nul besoin de dire que les entreprises québécoises, évoluant dans un pays qui accueille depuis quelques années des flux migratoires impressionnants, sont appelées à composer avec la diversité de leurs ressources humaines.

Autant dire que la gestion de la diversité interculturelle n’est plus un choix, mais une nécessité.


« Une entreprise se donne un avantage stratégique et concurrentiel si elle incorpore les principes de gestion de la diversité. Par conséquent, la diversité est rentable ! »
Le Guide pratique de la gestion de diversité interculturelle en emploi propose en introduction une définition de la diversité culturelle et certains concepts qui peuvent en découler, comme l’équité, l’accommodement raisonnable, le préjugé, l’ethnocentrisme, etc. Les entreprises sont d’emblée invitées à remplir un Diversimètre, un questionnaire qui tend à cerner leur degré d’ouverture à la diversité.

Accepter la différence


Réussir la gestion de la diversité dans une entreprise passe inévitablement par une formation des gestionnaires, notamment des responsables de l’employabilité. « Quelles que soient l’origine ou la culture, les préjugés existent partout. L’important est de ne pas les laisser contaminer les relations professionnelles ou personnelles», peut-on lire dans le guide qui cite d’ailleurs un exemple selon lequel les stéréotypes, les préjugés et les valeurs peuvent être à l’origine d’une discrimination : « Un ou une gestionnaire élimine a priori les curriculum vitae des candidats avec des noms à consonance Y et les présume être d’une culture et de religion X, sans évaluer leurs compétences parce qu’à son avis, ces personnes ne s’adapteront pas aux valeurs de l’entreprise et de la société environnante et qu’elles exigeront trop en matière d’accommodement. À ses yeux, toutes les personnes de cette origine sont comme ça. »
On ne peut s’empêcher, à la lecture de cet exemple, de rappeler l’histoire édifiante de cet immigrant d’origine marocaine, professionnel de l’agroalimentaire, qui avait envoyé sa candidature pour un poste dans une grande coopérative québécoise. Sa démarche est restée sans suite, même si ses compétences répondaient parfaitement aux exigences du poste. Il avait alors envoyé une nouvelle fois son CV, le même, avec une seule modification : au lieu de son vrai nom à consonance arabe, il s’est rebaptisé Marc Tremblay. Le lendemain, il reçoit un appel de l’employeur l’invitant à une entrevue !
Les rédacteurs du guide l’écrivent sans détour :

« Issus de la culture nord-américaine, nous avons parfois tendance à croire à notre supériorité par rapport aux gens des autres cultures. Le corollaire de l’appartenance à cette culture est que nous en déduisons parfois que tous les autres agissent forcément de façon incorrecte. Pourtant, nous avons tant à apprendre en comprenant des autres cultures. »

Adapter les outils de sélection


Le premier moyen de diversifier ses ressources humaines est de se donner accès à un plus grand bassin de candidats. Encore faut-il, pour se faire, repenser l’analyse des postes qui, en contexte de diversité, revêt toute son importance. L’idée est de revoir les normes et les exigences pour un poste de manière à ce qu’elles ne soient pas un obstacle à l’embauche de certains types de travailleurs. Afin d’éviter de puiser dans les mêmes sources qui donnent, du reste, accès au même type de candidatures, il est conseillé à l’entreprise d’explorer certaines pistes comme Immigration-Québec, les organismes communautaires, les centres locaux d’emploi et les médias communautaires et ethniques.
Une bonne sélection, celle qui s’ouvre à l’embauche de candidats immigrants et des minorités visibles, est tributaire de l’ouverture des responsables et leur capacité à analyser les expériences et les formations acquises à l’étranger. « Plusieurs études portant sur le comportement des gestionnaires au moment de l’analyse des candidatures révèlent qu’il existe encore des réflexes discriminatoires, bien que majoritairement involontaires. Il en résulte que les candidatures des personnes immigrantes ou de minorités visibles sont rejetées plus facilement », lit-on dans le guide. D’où la nécessité de former les personnes qui effectuent la sélection et de mettre au point des grilles normalisées d’analyse des candidatures.
En outre, les outils de sélection tels que les tests psychométriques, conçus pour la majorité, risquent de ne pas convenir à un bassin de candidatures diversifiées, les cadres de référence culturels étant différents.

Souvent, les outils utilisés par les compagnies québécoises sont une version francophone de ceux utilisés aux États-Unis et comportent de sérieuses limites dans un contexte de diversité culturelle

La manière de se comporter devant un test et d’y répondre diffère selon les cultures. Il est donc recommandé d’adapter les tests de sélection aux groupes minoritaires ou alors d’imaginer de nouveaux outils exempts de biais culturels.

L’entrevue de sélection


L’entrevue est l’étape la plus déterminante dans le processus de sélection. Dans un souci de gestion de la diversité, il est important pour les gestionnaires de se demander comment s’assurer que les comportements discriminatoires, conscients ou non, au moment de l’entrevue seront décelés. « Il est important de noter que l’utilisation de critères fondés sur les attitudes du candidat ou de la candidate peut biaiser le processus lorsque des traits culturels particuliers sont interprétés et hiérarchisés en fonction de la norme culturelle du groupe majoritaire. »
Les responsables de l’embauche sont donc appelés à mener des entrevues structurées et méthodiques mais aussi et surtout à avoir constamment conscience des filtres culturels. Au Québec, l’impression favorable vient souvent d’un candidat confiant, qui agit directement, qui maintient le contact des yeux avec les interviewers, qui exprime son approbation par des signes de la tête, qui demande des éclaircissements, qui pose de questions, etc. L’impression défavorable vient, quant à elle, d’un candidat qui parle à voix basse, qui ne regarde pas les interviewers dans les yeux, qui est trop humble face à ses accomplissements, qui parle sur un ton monotone, etc. Il n’est pas ardu de conclure que les immigrants risquent fortement, en raison de leurs caractéristiques culturelles, de collectionner les impressions défavorables au fil des entrevues.
«Le candidat, ou la candidate, d’origine X ne nous a presque pas regardés durant l’entrevue; d’ailleurs son regard était fuyant. Comment pourrions-nous lui faire confiance ? »

L’existence de tels filtres culturels nous empêche souvent de sélectionner la personne qui pourrait être la meilleure employée.


Il faut retenir, par ailleurs, que sur le plan légal, il est interdit, au moment de l’entrevue, d’exiger d’une personne des renseignements qui pourraient être à l’origine d’une discrimination basée sur la race, la religion, l’orientation sexuelle, l’origine ethnique, les convictions politiques, etc. Au Québec, les articles 10 et 18.1 de la Charte des droits et libertés de la personne stipulent l’interdiction de la discrimination et le droit à l’égalité.
« Ne pas offrir un poste à une personne parce qu’on présume qu’en raison de l’exercice de sa religion, elle ne voudra pas travailler les samedis, constitue une discrimination indirecte. Bien que la disponibilité constitue une exigence justifiée, l’employeur est tenu à l’obligation d’accommodement raisonnable. »

L’accommodement raisonnable


Après la sélection, d’autres défis attendent l’entreprise afin de faciliter l’intégration en son sein d’employés immigrants. Les gestionnaires devraient respecter le rythme d’intégration, penser à la barrière de la langue et préparer les équipes qui reçoivent les personnes nouvellement recrutées.

Nul doute que dans un contexte de diversité culturelle, des conflits peuvent toujours surgir et peuvent parfois s’apparenter à des «chocs culturels »

Contrairement à certaines idées erronées, l’accommodement raisonnable n’est pas un traitement privilégié réservé aux immigrants. Il s’agit d’une notion juridique qui découle de la Charte canadienne des droits et libertés et de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. L’accommodement raisonnable peut s’appliquer à toute personne susceptible d’être victime de discrimination en raison de sa race, son sexe, son origine ethnique, ses caractéristiques sur le plan physique, etc. « On peut définir l’accommodement raisonnable non seulement comme une question de droit, mais aussi, et d’abord, comme une norme de sens commun, de solidarité civique spontanée, où des arrangements servent à réduire les frictions de la vie quotidienne, de la gestion des ressources humaines et du service à la clientèle. » Dès lors, des adaptations sont nécessaires au niveau des pratiques, des contraintes, des conditions, des exigences professionnelles, en fonction des besoins des employés.
Toutefois, l’accommodement raisonnable a des limites d’application et l’entreprise dispose toujours d’une marge de manœuvre. « Il ne s’agit pas de se plier inconditionnellement à tous les particularismes et, encore moins, à toutes les intransigeances. L’accommodement ne doit ni produire un effet préjudiciable pour les autres membres du personnel, ni modifier substantiellement le fonctionnement de l’entreprise. »
L’employeur devrait établir un équilibre entre les exigences de ses employés et les limites de l’accommodement dictées par les impératifs de l’entreprise. Il devrait donc être attentif aux demandes exprimées, reconnaître la légitimité des problèmes soulevés, rechercher des solutions possibles avec les employés et statuer sur une mesure d’accommodement. D’autre part, la jurisprudence a établi plusieurs limites comme l’impact des frais et la disponibilité de ressources financières, les conséquences sur d’autres membres du personnel ainsi que l’effet négatif sur l’efficacité et la productivité de l’entreprise.
En somme, la diversité, élément nouveau dans la gestion des ressources humaines au Québec, présente bien des avantages au plan économique et pose aussi certains défis au niveau de la gestion… Défis que les immigrants et les employeurs doivent relever dans un esprit de compréhension mutuelle.

Exemple d’accommodement raisonnable:
Chez les Aliments Cargill, une entreprise de transformation alimentaire (usine de Chambly), plusieurs groupes minoritaires sont représentés. Par le fait même, différentes demandes d’accommodement surviennent. Plusieurs de ces requêtes ont rapport avec des adaptations visant à faciliter les pratiques religieuses et culturelles du personnel. Certaines de ces revendications touchent la tenue vestimentaire. La plupart de celles-ci sont accordées au personnel de bureau. Par contre, pour le personnel de production ayant à manipuler la nourriture ou de la machinerie, les demandes visant à obtenir le droit de porter des vêtements liés à leur pratique religieuse (par exemple, le hidjab, le turban, la djellaba, etc.) doivent être traitées différemment. Devant cette situation, l’entreprise est en droit de refuser ces demandes puisque cela représenterait une contrainte excessive l’obligeant à réduire ses normes liées à la santé et à la sécurité des travailleurs et travailleuses, de même qu’à la conservation de la salubrité et de l’hygiène à l’intérieur de ses processus de production. Néanmoins, lorsqu’un accommodement raisonnable n’entre pas à l’intérieur de ces contraintes, il est généralement accordé. Des salles à l’intérieur de l’entreprise ont été mises à la disposition de certaines personnes pour leur permettre d’exercer pleinement leur religion durant les heures de bureau.

Le guide est consultable dans son intégralité en cliquant ICI
Cet article est paru dans l'édition Été 2006 du Jumelé.


Un hymne à la vie...
56 ans au service des immigrants
Hommage à une grande dame,
Denise Lainé, SBC

Frans VAN DUN





Malgré son apparente fragilité, cette religieuse des Sœurs du Bon Conseil (SBC) a été taillée dans la fibre de chêne, capable d’affronter les pires tourmentes.

Ses racines plongent dans la nappe phréatique de la foi, de la spiritualité et de la mystique. Ce courant souterrain explique sans doute son dynamisme dans l’action, et cette merveilleuse fidélité à sa vocation au service des réfugiés depuis l’année 1951. Au sein de l’équipe du CSAI (Centre social d’aide aux immigrants, Westmount), Denise œuvrait aux avant-postes de l’accueil d’immigrants de toutes origines et religions. Sa vie n’était qu’une main tendue vers les nouveaux arrivants, souvent écorchés vifs, et dont elle qualifiait le goût de survivre et de revivre comme un hymne à la vie, intarissable source d’inspiration à ses yeux.

Toujours en marche, elle a évolué au gré des vagues successives de réfugiés qui ont déferlé sur les plages du Québec depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En ce sens, son parcours s’identifie à l’histoire collective québécoise des dernières décennies.

Cette grande dame était consciente de ses forces comme de ses limites. Et ce sont ces dernières qui l’ont poussée à aller chercher les compétences complémentaires dont elle avait besoin. Ainsi, éveilleuse et leader, elle a su mobiliser tout un réseau de collaborateurs, collègues au sein de l’équipe multiethnique du CSAI, consœurs religieuses, élus, fonctionnaires, universitaires, professionnels et journalistes. Même à l’étranger elle avait ses relais. Son outil de travail par excellence est devenu légendaire avec le temps. C’était le téléphone sur sa table de travail. Ses SOS pour des cas urgents étaient irrésistibles.

De l’équipe du CSAI, Denise a été le cœur, la pionnière, la coordonnatrice, la formatrice et la conseillère. Au fil des années et des décennies, elle est devenue une référence, au fait de toutes les ramifications du monde aujourd’hui complexe de l’immigration. Plus d’une fois, elle a dénoncé la lenteur des rouages bureaucratiques malgré des situations d’une urgence criante.

Plus que quiconque, elle avait la conviction que Montréal n’est pas le nombril de la planète. Ses séjours prolongés en Égypte, au Liban et dans le Sud-Est asiatique ont provoqué une secousse tellurique en son cœur et élargi pour toujours ses horizons.

Au cours de sa « carrière » bénévole à plein temps, on lui a accordé de multiples distinctions honorifiques, largement méritées, dont elle ne s’est jamais glorifiée. Ce prestige n’a servi que pour donner plus de poids à ses interventions. Devant l’injustice, elle sortait d’ailleurs les griffes !

Aujourd’hui, une nouvelle étape est amorcée. Sa santé branlante l’a obligée à se retirer. Désormais, sa qualité d’être et un rayonnement discret succéderont à son dynamisme efficace dans l’action. Comme dans les pays africains, elle sera la grand-mère respectée, visitée, consultée. Ce pourrait même être le temps de dicter ses mémoires. Bien des gens les réclament d’ailleurs ! Heureusement, on retrouve des flashes caractéristiques de son approche dans le livre Tout quitter pour la liberté, cinq parcours d’immigrants, aux Éditions Libre Expression.

Que l’automne de sa vie soit heureuse et paisible, malgré des épreuves de santé et un danger d’isolement. C’est ce que le personnel du CSAI, son directeur, le président et les membres du conseil d’admiration, des amis et surtout d’innombrables immigrants lui ont souhaité lors d’un 5 à 7 le 18 avril dernier. Ce soir-là, assise sur le bord d’une chaise à la place d’honneur, Sœur Denise avait le cœur gros. Les larmes aux yeux, elle ne trouvait que le mot mercibalbutié et à peine audible, en réponse aux allocutions et à la remise de cadeaux souvenirs.

Depuis ce soir-là, elle se replonge sans doute dans la méditation de l’évangile et tombera sur le passage :

« Si le grain de blé tombé
en terre ne meurt, il reste seul.
Mais s’il meurt, il porte
beaucoup de fruit. » (Jn 12, 24)


Centre social d’aide aux immigrants CSAI


Cet article est paru dans l'édition Été 2007 du Jumelé.

Cœur en ballottage

Frans VAN DUN

Vendredi dernier, à la veille des journées de la culture, j’ai eu le plaisir d’assister au spectacle d’une artiste de notre petite ville, L’Assomption, au Vieux palais de justice, un lieu magique. D’emblée, la première chanson vient me déchirer le cœur. Brigitte Dugas interprète « J’reviens chez nous » de Boom Desjardins.

Me revient alors à l’esprit la question que Blandine a posée à Alberto Iscla (article Hommes immigrés éducateurs en CPE) : « C’est quoi pour toi, ta patrie ? »

Je pense que la plupart des immigrants qui ont quitté leur pays, peu importe la raison – guerre civile, chaos, goût de l’aventure, coup de foudre pour une Québécoise… je pense qu’ils répondraient à cette question de la même manière que moi, qu’ils viennent des vieux pays d’Europe, d’Amérique latine, d’Afrique, d’un pays arabe ou d’Asie.

Beaucoup d’entre nous se sont enracinés au Québec, certains connaissent même son histoire et ont découvert ses espaces et ses régions, de Charlevoix à la Gaspésie. Nombreux sont ceux qui ont réussi sur le plan professionnel, en profitant du climat de libre entreprise nord-américain… Je suis de ceux-là. Dans mon pays d’origine, je n’aurais jamais travaillé comme photographe, je n’aurais pas fait de la télévision communautaire devant et derrière la caméra, je n’aurais jamais fondé une boîte à chansons ni un journal régional, et encore moins rédigé des livres tout en gagnant ma vie passionnément comme enseignant dans une école secondaire publique.

Il reste que…



Il reste qu’il n’y a qu’un seul coin de la planète où je ne me fais pas demander « d’où est-ce que tu viens au juste ? » Il n’y a qu’un seul village au monde où les vieux copains de la petite école, rencontrés par hasard, s’exclament : « God verdoeme toch, Frans, comment se fait-il que tu parles encore comme nous après tant d’années ? » C’est bien le plus beau compliment qu’il m’ait été donné d’entendre au cours de ma vie.

Et pourtant, j’ai adoré l’Algérie où j’ai eu la chance de travailler pendant quelques années. J’y ai d’ailleurs eu l’impression d’être sorti d’une oasis saharienne, tant le chant de l’eau des séguias m’était familier, ainsi que la lumière dans les hautes palmes, les lignes mouvantes des dunes de sable, jusqu’au sirocco s’infiltrant partout, et les sonorités gutturales du langage imagé et biblique des amis nomades.

J’ai beau être considéré dans ma petite ville lanaudoise, malgré mon accent de minoritaire audible, comme un concitoyen à part entière…

Il reste que la chanson de Boom Desjardins vient me bouleverser. Plus les années passent, et plus je porte, chevillé à l’âme, le goût de mon enfance lointaine.

J’ai eu le grand bonheur, plus d’une fois, de faire un pèlerinage aux sources en présence de mes filles. Je leur ai montré, je leur ai conté. Montré la maison paternelle, toujours debout, avec son grand jardin débordant de fleurs, de légumes et de pommiers. Parcouru la ruelle où nous jouions au foot au désespoir de la voisine qui se sentait dérangée derrière sa haie. Escaladé le vieux clocher de l’église avec son escalier en colimaçon jusqu’au niveau des cloches où, dans les brèches des vieux murs, nichent encore des hiboux comme jadis. Visité la sacristie où, enfant de chœur, j’ai goûté en secret au vin blanc restant après la messe. Puis, j’ai conté les « pas redoublés » de la fanfare résonnant sur les pavés de la rue principale les jours de fête. Et surtout, j’ai fait remarquer la parlure du patelin avec son accent unique, si différent de l’accent hollandais derrière la frontière pourtant proche… En contant tout ça et bien d’autres histoires plus belles encore, je suis conscient que j’embellis mes souvenirs, mais est-ce que ça ne fait pas partie de leur charme ?

Irrépressibles, ces souvenirs qui remontent…



On entend dire parfois au Québec : « Le fond de l’air est frais aujourd’hui. » Ainsi, de notre âme, le fond de l’air est nostalgique . C’est celui qui évoque les visages, les saveurs et les odeurs qui ont imprégné notre enfance. Ils nous collent pour toujours à la peau.

Oui, même si j’ai réussi mon enracinement au Québec, je me sens par moments comme un arbre déraciné. Ma première patrie restera celle, inamovible, de mon enfance.



Posez la question sur la patrie à n’importe quel immigrant, même à celui qui a perdu sa nationalité d’origine, un soir d’hiver près du feu ou un jour d’été sur le balcon de son appartement ou sur la terrasse de sa maison, et vous verrez cet homme, taciturne de nature peut-être, se transformer sous vos yeux en conteur intarissable. Il se mettra à jaser de sa petite ville ou de son village, d’un vieil instituteur, d’une guérisseuse, de son banc dans un parc, d’un écrivain public, des pâtisseries de sa grand-mère, de ses premières amours, ou encore du cimetière paisible où reposent ses parents.

Quant à moi, contant à mon tour, je me mettrai sans doute à chanter une vieille mélodie du pays flamand, car la chanson traditionnelle a tissé la trame de mon âme.

Mes filles m’écoutent. Mais leur accent est différent et elles ne s’attardent pas encore au passé. Mais nous, les anciens, les arrivants, nous garderons pour toujours le cœur en ballottage, car notre tombe se trouvera loin, trop loin, du terroir de notre berceau.

Heimwee doet ons hart verlangen
Naar de heimat onze jeugd,
Naar de bronzen klokkenzangen,
Zwaar van rouw of hel van vreugd…


Cet texte est paru dans l'édition Automne 2006 du Jumelé.


Individus et sociétés



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À la fois porteur de malheur et de bonheur
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Maire d’Amos en Abitibi
Qui est Ulrick Chérubin ?

Frans VAN DUN







Dans son cas, on ne peut éviter le terme de minorité visible. En effet, cet Haïtien pure laine est à peu près le seul Noir que vous risquez de rencontrer dans la petite et jeune ville d’Amos avec ses 14 000 habitants, berceau de l’Abitibi. Est-il regardé de travers pour autant par ses concitoyens ou marginalisé ? Pas du tout ! En 2002, les gens d’Amos l’ont même élu maire de leur municipalité avec une écrasante majorité.

C’est dans son bureau de l’Hôtel de Ville qu’il nous accueille avec un large sourire. Monsieur Chérubin n’a rien perdu de sa verve créole.

Originaire de Jackmet, il reçoit d’abord une bonne formation de base. S’orientant ensuite vers la prêtrise après son bac, il consacre deux ans à l’étude de la philo, puis trois à la théologie, dont la dernière au Nouveau Brunswick. Il lui reste un an… Mais là, il hésite, réfléchit, et change d’orientation. C’est à l’UQTR qu’il s’inscrit à un bac en enseignement, option sciences religieuses. Au cours de cette dernière période, il fait la rencontre de sa vie en la personne de Immacula Morisset, infirmière, immigrante et d’origine haïtienne comme lui. Le couple aura deux enfants.

Après un remplacement de prof au Cap-de-la-Madeleine et à la recherche d’un emploi plus stable, le voilà convoqué à une entrevue en Abitibi. La commission scolaire y manque cruellement de profs de religion. Ulrick accepte le poste offert, mais y met une sourdine en annonçant à son futur directeur : « Je vous garantis deux ans… ». Celui-ci de répondre avec un sourire en coin : « Quiconque goûte l’eau d’Amos ne peut plus s’en passer. »

Il fulmine contre des collègues pédants qui traitent les élèves de "cancres". Ce sont des mots qui tuent. Il faut trouver les paroles qui encouragent et font vivre...


Catapulté dans une région à 650 km de Montréal, d’emblée, Ulrick va s’acclimater. Il est vrai que trois facteurs facilitent son intégration : une parfaite connaissance de la langue, un diplôme québécois et la même religion catholique que la grande majorité de ses concitoyens. Mais il y a surtout le fait que le prof aborde son nouvel environnement sans préjugés. Il observe, écoute, découvre. Et cette exploration débouche rapidement sur un attachement sincère et fort à ce coin de pays où les gens se montrent accueillants. Le courant passe de part et d’autre. Ulrick est prêt à donner le meilleur de lui-même et bientôt, plus personne ne fait attention à la couleur de sa peau.

À l’école secondaire, le nouvel arrivé se démarque, à la fois comme prof et comme éducateur. La matière enseignée s’y prête d’ailleurs. Son approche est basée sur le respect et l’amour du jeune.

Il fulmine contre des collègues pédants qui traitent les élèves de « cancres ». Ce sont des mots qui tuent, prétend-il. Il faut trouver les paroles qui encouragent et font vivre…

Est-ce que cette attitude ne serait pas approuvée dans n’importe quel autre contexte culturel ? Pas étonnant que ses élèves l’adoptent et l’adorent. Ils pressent d’ailleurs leurs parents à aller le voir lors des rencontres profs-parents, souvent réservées aux titulaires des matières principales. Ainsi, la réputation d’Ulrick est établie. Sans s’en rendre compte, il a déjà recruté de nombreux militants qui, bien plus tard, vont organiser ses cabales électorales !

De la paroisse à la mairie


Monsieur Chérubin s’engage également dans la vie paroissiale et sociale. Il participe aux projets Développement et paix, anime une équipe d’études bibliques en collaboration avec un exégète prof d’université, et gravit tous les échelons des Chevaliers de Colomb. On devine ici une source précieuse de spiritualité à l’origine de ses interventions, mais à ce sujet il se montre fort discret.

Ainsi coule la vie de cet immigrant comme la rivière Harricana. Souvent calme, parfois tumultueuse. Il s’est fait Amossois avec les Amossois, sans renier en rien sa culture d’origine dont il a gardé une notion du temps plus souple et généreuse.

À l’occasion, il prépare un menu haïtien pour ses invités abitibiens : un grillot, du porc désossé rehaussé d’un savant mélange d’épices et de la banane plantain frite, le tout accompagné d’un verre de rhum Barbancourt, onctueux et souple, produit à partir de jus de canne à sucre et de souvenirs d’esclavage.

Nous voici en 1993. À l’école, le prof est devenu animateur de pastorale, poste qui le rapproche encore des élèves. Ses deux fils ont quitté le domicile familial pour aller poursuivre des études en dehors d’Amos. Sa femme, assistante infirmière-chef, travaille souvent tard au Centre hospitalier… Un soir, seul à la maison, Ulrick s’ennuie et tourne en rond. Surgit alors une question existentielle : « Comment me rendre plus utile à la communauté au lieu de m’écraser devant la TV ? Et si je me présentais aux élections municipales ? » Il bascule, et se présente en 1994 au poste de conseiller au quartier n° 2, en compétition avec deux autres candidats connus. Résultat : il l’emporte avec une majorité de 500 voix. « Les électeurs du quartier m’ont fait un grand honneur ce jour-là », fait-il remarquer.

Le voilà à la table du conseil. Il y fait son apprentissage, prend de l’assurance, lance des idées. Son certificat en administration et ses cours d’anglais vont lui servir. Puis, après un premier mandat de quatre ans, il se représente en 1998. Comme sa réputation est solidement assise, pas besoin de campagne électorale, il est réélu par acclamation.

Depuis son arrivée à la table du conseil, l’élu a aiguisé sa compétence. Sa vision de l’avenir d’Amos s’est précisée. La mairesse, Madame Murielle Angers-Turpin, est obnubilée par le remboursement de la dette et se montre peu ouverte aux idées plus progressistes du conseiller Chérubin, au point que celui-ci va poser sa candidature au poste de maire lors de l’élection de 2002. La décision est audacieuse et la victoire sera mince, malgré une bonne organisation : une majorité de 52 voix. Après recomptage judiciaire, 50 voix. C’est tout un défi qui attend le nouveau maire, il devra livrer la marchandise. Trois ans plus tard, en 2005, nouvelle élection. Ulrick l’emporte cette fois-ci avec une majorité de 84 % des voix. Une victoire décisive qui lui permet de s’atteler à la mise en oeuvre de son programme.

Gérer différemment


L’homme veut gérer différemment. Tout en remboursant la dette, il faut renverser la vapeur. Le climat est encore à la morosité et au défaitisme. Nombreuses sont les propriétés à vendre. Le chômage est trop élevé. Beaucoup de conducteurs font des excès de vitesse, cause de nombreux accidents.

Le maire réussit à convaincre le conseil de sa vision. À ses yeux, la Ville doit tracer la route et faire preuve de leadership dans le milieu, en particulier dans le domaine économique qui conditionne l’emploi. À cet effet, il faut se battre, attirer des investisseurs, et défendre bec et ongles chaque dossier auprès des instances politiques régionales, provinciales et fédérales pour décrocher des subventions. Sur ce front, le maire est particulièrement performant.
Il sait persuader et au besoin « crier, japper, ouvrir sa grande gueule », le tout dit avec un sourire désarmant. L’éloquence haïtienne lui sert grandement.

L’ascendant qu’exerce cet homme sur la population d’Amos et de la région s’explique sans doute dans le principe sacré qui régit ses relations humaines, le même qu’il a toujours appliqué comme pédagogue auprès des jeunes : tout être humain a droit à sa dignité et au respect. L’amour n’est pas sectaire, n’exclut personne. Dans un débat animé à la table du conseil, Ulrick se limite à un débat d’idées, évitant toute attaque personnelle. Respectant l’adversaire, il peut réclamer la même attitude envers lui.

Quand on rentre dans la ville d’Amos aujourd’hui, en provenance de Val-d’Or, on est frappé par un nouvel aménagement de la chaussée : un carrefour giratoire, des jardinières aux couleurs joyeuses, une rangée de jeunes d’arbres. De nombreux témoignages confirment que le climat d’Amos a changé. Il flotte de l’espoir en l’air.

À la tête d’un conseil dynamique, secondé par divers comités, exerçant un leadership à Amos et à titre de préfet dans la MRC et dans la région élargie, Ulrick Chérubin continue avec une incroyable ténacité à incarner sa vision, pierre par pierre.

Cet homme est un phare. Il veut d’ailleurs attirer d’autres immigrants. Ceux d’entre nous qui sont prêts à s’investir ne seront pas déçus. Les Amossois le leur rendront largement. Ils s’apercevront vite que Montréal est loin d’être tout le Québec. Pendant ce temps, l’eau d’Amos continue à jaillir de ses sources, filtrée par ses eskers. Son goût est unique.

Longue vie au maire d’Amos, à l’image de son père en Haïti, le vieux sage de Jackmet, allègrement centenaire.


Cet article est paru dans l'édition Automne 2006 du Jumelé.


Vania Jimenez, médecin et romancière
Une source d'inspiration pour les immigrants

Frans VAN DUN






Il n’est jamais venu à l’esprit de cette immigrante d’origine arménienne de se donner en modèle d’acclimatation au Québec. Vania, modeste quoique surdouée, se montre plutôt incrédule quand on lui dit que son parcours à voies multiples et à contre-flots des modes, puisse être une source d’inspiration pour nous, immigrants, et surprendre des Québécois de souche. Et pourtant…

Passons aujourd’hui sur ses origines arméniennes, sa famille de sept enfants, sa carrière de médecin en milieu multiculturel au CLSC de Côte-des-Neiges à Montréal, ses recherches poussées sur les problèmes de communication avec des patients d’autres cultures, son enseignement de la médecine familiale à l’Université McGill, les distinctions professionnelles collectionnées, etc. Tout ce qu’elle touche porte la griffe de l’innovation et de la réussite... Limitons-nous ici à la première période de sa vie professionnelle.

En provenance de l’Égypte, précurseur du reste de la famille, Vania arrive à Montréal à l’âge de 18 ans. Nous sommes en 1964. Au Caire, ses parents l’avaient inscrite dans les écoles de la mission culturelle française au point qu’elle affirme aujourd’hui encore, malgré une connaissance parfaite de l’anglais comme de l’espagnol, et la pratique de sa langue maternelle, l’arménien : « Ma première langue est le français. » C’est ce qui explique que cette femme médecin qui ressent un besoin irrépressible et libérateur d’écrire, s’exprime en français dans ses romans. Elle pourrait sûrement faire sienne l’opinion du poète algérien Kateb Yacine : « Le français est à nous, c’est un butin de guerre. »

Quand elle obtient son diplôme de médecin à McGill, en 1969, déjà mariée et mère de deux enfants, la question se pose : où aller pratiquer la médecine et gagner sa vie ?

Vania adore déjà son pays d’adoption et, sachant que Montréal est loin d’être représentatif de tout le Québec, elle quittera la métropole pour aller s’installer en région. Décision plutôt rare en milieu immigrant. Après exploration, son choix tombe sur un petit village dans la vallée du Bas-Richelieu, voisin de Saint-Denis, appelé Saint-Ours. Il est situé au coeur du pays des Patriotes de 1837-1838. Un peu le Québec rural en miniature.

Elle veut découvrir et fera les premiers pas. Les habitants de Saint-Ours où elle est seule à pratiquer la médecine, l’ont vite jaugée et adoptée. Jimenez, son nom de famille « étrange » (celui de son mari en fait, car son nom arménien serait trop difficile à prononcer) ne les rebute pas. Cette femme respectueuse est trop à leur écoute pour être considérée comme une intruse. Très vite, Vania va adorer ce coin de pays où les vieilles solidarités et l’esprit des corvées sont encore vivants.

Comme médecin, elle est forcément confrontée à la misère des êtres humains et à leur souffrance. Prêtant l’oreille à ses patients, la jeune médecin se rend vite compte que des malaises de toutes sortes, quoique réels, sont souvent d’origine psychosomatique. Il faut donc traiter l’esprit autant que le corps, ce qui l’amène à aller chercher une formation en psychothérapie.

La voilà lancée dans ce village où l’histoire et la géographie ont façonné les mentalités. Saint-Ours s’étend le long des berges de la rivière Richelieu qui va se jeter un peu plus bas, à Sorel, dans le fleuve St-Laurent. Rivière et fleuve invitent à larguer les amarres et à partir à l’exploration du vaste territoire québécois. Les gens aiment les veillées et les fêtes. Dans leur joual savoureux, les vieux content des histoires, et la compagnie fait appel à ses violoneux, reprend les refrains des chansons à répondre et saute au rythme endiablé des sets carrés, danses traditionnelles québécoises. Tandis qu’au centre du village, imperturbable, bravant tempêtes et tornades, se dresse le clocher de l’église paroissiale depuis 1882.

Rien de tout cela n’est étranger à Vania. Confidente des gens, discrète, elle auscultera aussi l’âme collective de son monde qu’elle s’efforce de comprendre de l’intérieur sans partager toujours tous les mobiles des comportements. Son regard neuf et pénétrant, loin de tout snobisme universitaire, l’amène à faire des découvertes étonnantes.

On sait que les intellectuels au Québec, pour être à la mode, professent des opinions anticatholiques. À leurs yeux, la religion traditionnelle est synonyme de grande noirceur, et ils ne s’enfargent pas dans les nuances. Que l’on se réfère aux romans, au cinéma et aux séries télévisées. Et voilà que Vania Jimenez vient bousculer ces idées simplistes. Elle, qui n’est pas catholique et qui se dit une scientifique indécrottable, réussit à se mettre au diapason des valeurs religieuses et culturelles de l’histoire contemporaine du Québec, sans cacher une réelle admiration. Son deuxième roman, Le Silence de Mozart, déterre un pan de l’histoire québécoise à partir des années trente. Elle conte et réhabilite à travers une histoire de famille les réalisations d’une petite communauté de frères qui dirige un orphelinat et un camp d’été à Huberdeau, au bord d’un lac dans les Laurentides où le chant des oiseaux donne le ton. Pour beaucoup de jeunes, les années rudes mais toniques passées au pensionnat sous la conduite des frères ont été leur planche de salut et un tremplin vers la vie adulte. En filigrane, l’Opus 106 de Beethoven et les refrains de La Bonne chanson, que le lecteur redécouvre comme très beaux, parcourent le récit.

Le roman de Vania part sans doute d’histoires entendues dans son cabinet, lors de veillées traditionnelles ou à l’occasion de simples jasettes avec les voisins. Cet enracinement ne trompe pas. L’auteure campe entre autres la superbe figure du frère Marcel, solide comme un bûcheron, homme de bon sens et en même temps mystique, « Les lumières. Les lumières que j’avais vues danser si souvent autour de l’autel pendant la messe. » Elle décrit aussi une scène où le frère Laurent casse la figure à un confrère qu’il vient de surprendre en train d’abuser d’un enfant. Ce criminel est expulsé sur le champ. On voit que Vania ne se bouche pas les yeux devant cette réalité, sans généraliser. Elle sait qu’il y a eu des cas d’abus de pouvoir de part de certains religieux, et que d’autres ont « défroqué ». Mais elle est convaincue que l’orphelinat et le camp de vacances de la Communauté des frères de la Miséricorde ont répondu à un énorme besoin et souvent de façon héroïque. « Les Orphelins de Duplessis » n’ont aucun droit d’exclusivité sur la description de cette époque.

En lisant ce beau roman de Vania Jimenez, on ne se douterait jamais que l’auteure n’est arrivée au Québec qu’à l’âge de dix-huit ans, tant elle est familière de la culture de ce pays sous toutes ses formes. Et quel romancier aurait l’audace de présenter l’énorme impact qu’a exercé La Bonne chanson et l’influence d’une communauté religieuse sur les mentalités québécoises à une époque pas si lointaine ?
Pourquoi d’autres immigrants ne pourraient-ils pas, à travers des œuvres de fiction, aider les Québécois d’ici à jeter un nouveau regard sur leur histoire ?

«… Quand le vent soufflera sur la verte prairie…
Nous irons écouter la chanson des blés d’or… »

JIMENEZ, Vania. Le Silence de Mozart, Montréal, Québec Amérique, 2005, 377 p.

JIMENEZ, Vania. Le Seigneur de l’oreille, Montréal, Hurtubise HMH, 2003, 544 p.

Cet article est paru dans l'édition Été 2006 du Jumelé

Nabila Ben Youssef
Humoriste arabe, plus raffinée que cochonne

Frans VAN DUN




Cette femme a du feu dans les veines et garde le goût de l’eau salée de la Méditerranée sur la peau… Qui est donc cette immigrante d’origine tunisienne, et en quelle direction pointent ses ambitions ? Son parcours marginal a récemment alléché les journalistes et presque tout le monde en a parlé dans diverses émissions TV. Belle et rebelle, l’humoriste Nabila Ben Youssef trouve les mots pour se dire, crève l’écran et surprend les francophones. Mais la grande majorité des arabophones ne se retrouvent pas dans ses propos. Dans son domaine, elle fait du sport extrême sur scène !

On peut distinguer dans le parcours de cette dame trois périodes successives : en Tunisie, en France et au Québec où elle est arrivée comme immigrante il y a dix ans. Nabila avait alors 32 ans.

En Tunisie… Quel enchantement de l’entendre parler de son enfance ! Née dans une famille musulmane, nombreuse et traditionnelle, cette période s’est déroulée dans le village de El-Attaya, aux Îles Kerkennah. Son père, malgré sa stricte observance des prescriptions coraniques et son titre de Hadj suite à son pèlerinage à La Mecque, n’a jamais enfermé ses filles dans la cour intérieure de la maison. Il y avait les ruelles du quartier, le petit port de pêche avec ses voiliers et ses felouques, la plage inondée de soleil et les nombreuses fêtes de mariage.

Nabila adorait les escapades en mer, le vent du large et les histoires de pirates. Très tôt elle avait le tour de griller le poisson frais sur la plage, tout en se faisant dorer au soleil. Son bronzage naturel, sa fierté, rendait tout autre soin de beauté superflu.

Aux îles Kerkenah, la vie était assez libre. Il y régnait une mentalité insulaire, à distance du continent, sans trop de contraintes gouvernementales ni policières. Ce n’est pas pour rien que le président Bourguiba y a jadis trouvé refuge avant d’arracher l’indépendance de la Tunisie en 1956.

Dans le village de El-Attaya, les noces revêtaient un caractère social et communautaire. Le battement lointain d’un tambour en signe d’invitation exerçait sur la petite Nabila un attrait irrésistible. Elle arrivait à se faufiler à travers la nombreuse assistance vers l’aire de danse. Alors que traditionnellement garçons et filles, hommes et femmes dansent à part, Nabila se trémoussait au milieu des mâles. Par pur plaisir, et déjà avec le goût secret de plaire et de séduire. Ce faisant, elle brisait un tabou, beau sujet de commérages dans les chaumières, colportés jusqu’aux oreilles de sa mère qui la réprimandait sévèrement, car la petite insolente portait atteinte à la bonne réputation de la famille… Pour la pauvre mère, c’était peine perdue ! À l’appel du tambour, sans réfléchir, tête baissée, la petite fonce, prête à se faire enguirlander par la suite. Cette passion pour la musique, la danse, la fête et déjà le spectacle lui collera pour toujours à la peau.

Plus tard, la famille prend le traversier et déménage vers la grande ville de Sfax où les parents auront le choix des écoles, car ils tiennent absolument à l’instruction des enfants, chance qu’ils n’ont pas eue eux-mêmes. C’est donc à Sfax que va se dérouler l’adolescence de Nabila et que son côté rebelle va s’accentuer. Durant l’été toutefois, chaque année, la famille retourne à El-Attaya, au grand plaisir de celle qui est restée amoureuse de son île natale.



En 1980, il arrive qu’au cours d’une grève de trois mois dans les écoles, Nabila, la jeune féministe qui s’ignore encore, dirige et anime des cercles de discussion plutôt subversifs. Les patriotes démocrates réclament plus de démocratie et de justice ainsi qu’un changement dans la condition féminine. Des lectures assidues de Marx nourrissent les idées pour lesquelles la leader s’enflamme. Mais cette période passe. Bientôt Nabila prendra distance de ses copains engagés qui méprisent ce qui pour elle est devenu capital : son théâtre parascolaire, ses cours de danse classique, hindoue et de baladi. Monter sur une scène devant un public, c’est devenu sa drogue et son rêve d’avenir, même si ces activités pratiquent en cachette de ses parents. Est-ce que l’interdit ne leur donne pas un attrait supplémentaire ?

Évidemment, cette passion et ses idées subversives ne favorisent pas son assiduité scolaire. Résultat : elle est renvoyée de son école et définitivement barrée dans toutes les institutions publiques. Une inscription dans une école privée, payée à contre-cœur par son père, ne fait pas de miracles. Décidément, cette fille ne rentre dans aucun moule comme c’est le cas de ses sœurs. Depuis l’âge de 15 ans d’ailleurs, elle sort avec les garçons dans un milieu où le certificat de virginité est encore de rigueur comme condition d’un mariage honorable.

À la première occasion, Nabila prend la direction de Tunis, la capitale, où elle suit une formation technique en communications téléphoniques au sein d’un groupe à très grande majorité masculine. Casse-cou, elle est la première volontaire à monter effectuer une réparation en haut d’un poteau téléphonique sous l’œil admiratif et envieux des garçons. Parallèlement à un emploi d’adjointe technique aux postes et communications, elle évolue dans une troupe de théâtre engagée professionnelle. Très vite, la recrue se fait applaudir par le public et gagne des prix. Une chose la chicote toutefois et la révolte : une comédienne, aux yeux des gens « bien » exerce un métier ambigu. Les hommes la recherchent comme maîtresse, mais ne veulent pas l’épouser !

Puis arrive, à l’improviste, un événement déclencheur du reste de sa carrière qui la mènera en France. Sa troupe tunisienne se jumelle à une troupe française de Saint-Étienne. Ensemble, on monte Les Troyennes, moitié en arabe, moitié en français. La pièce est successivement jouée à Tunis et en France. À Saint-Étienne survient un choc culturel heureux qui la marquera à jamais : elle découvre que le métier de comédienne peut être admiré et respecté. En évoquant ce moment, il lui échappe le mot dignité.

Dans la même ville aussi, elle va vivre un grand amour et un grand bonheur. Pendant un an ou deux, elle fera la navette entre Tunis et la France. Aujourd’hui encore, elle évoque cette période avec nostalgie.
Puis, s’amorce sa période québécoise. Par un heureux concours de circonstances, elle rencontre une cinéaste d’ici, Louise Carré, venue tourner un documentaire sur la situation de la femme tunisienne. Le montage du film commence à Tunis et sera complété à Montréal. Louise fait appel à Nabila pour l’assister dans ce travail. Les deux sympathisent et, de fil en aiguille, s’ouvre devant la Tunisienne la perspective de la grande évasion vers le Québec qui se concrétise en 1996. Plus que jamais, l’immigrante garde chevillée au corps la dévorante ambition de faire de la scène dans son pays d’adoption, consciente qu’il s’agit d’un sentier parsemé d’embûches. Mais qu’est-ce qui pourrait arrêter cette fonceuse ?

À son arrivée à Montréal, elle est d’emblée éblouie et grisée par l’inimaginable climat de liberté qui s’offre à elle. Les contraintes sociales, dont elle est encore imprégnée, sont quasi inexistantes. Elle peut faire tout ce qu’elle veut, mais du coup, se rend compte que cette chance offerte est en même temps un énorme défi. C’est bien beau de choisir, mais en fonction de quelles valeurs ? Quel sens donner à sa vie de comédienne ? Nabila constate d’ailleurs rapidement que ce climat de liberté de choix et d’expression ne favorise pas forcément ni une vie sociale riche, ni des rencontres significatives, ni la conquête du bonheur. Au contraire, elle voit autour d’elle beaucoup de solitudes juxtaposées alors que le milieu tunisien laissé derrière elle, malgré ses conformismes et ses contraintes sévères, baigne dans une atmosphère de convivialité. Paradoxe surprenant, sujet de réflexion et pourquoi pas d’un sketch humoristique !

Dans l’immédiat, Nabila doit s’acclimater au quotidien québécois et gagner sa croûte. Elle donnera des cours de danse orientale, ira faire elle-même du baladi dans des restaurants libanais ou marocains et, la nuit, dans des fêtes de mariage.

Pour s’insérer dans le milieu artistique québécois, elle s’inscrit à divers ateliers d’acteurs, dont le Dojo de Pol Pelletier.

Puis elle découvre l’École nationale de l’humour où elle est acceptée en 2001. Rude apprentissage pour celle qui n’a pratiquement jamais écrit en français, malgré son amour pour cette langue qui lui a ouvert de nouveaux horizons. Condensé en un an, le rythme du programme et des productions est effréné. Il faut créer et présenter un nouveau sketch chaque semaine. Pas facile non plus pour cette immigrante adulte de creuser son trou au sein d’une équipe de petits jeunes qui ont tellement d’affinités culturelles entre eux. Mais Nabila a du chien. Envers et contre tout, avec les encouragements de la directrice, elle réussit !

En 2002, les nouveaux diplômés de l’É.N.H. font une tournée en province de vingt représentations. Nabila y a sa niche. Déjà, le noyau d’un spectacle d’humour en solo est là qu’elle va développer avec son scripteur, Pierre Sévigny. Le résultat en est un premier spectacle intitulé J’arrive, représenté à plusieurs reprises au Théâtre de L’Esquisse en 2003. Son premier public est ravi. Ce spectacle se transforme et est programmé en 2005 dans le cadre du Festival du monde arabe à Montréal sous le titre accrocheur, voire provocant, de Arabe et cochonne, plutôt que Musulmane et cochonne. Il s’agit d’une suite de numéros, liés par de la danse au rythme d’un tam-tam. Cette soirée hilare force le public multiethnique à se prononcer : le spectateur est pour ou contre, car l’humoriste, dans la peau de différents personnages, même si elle rit d’abord d’elle-même, et qu’elle continue à prendre les Québécois comme cibles, fustige surtout avec virulence les régimes extrémistes musulmans à cause du sort réservé aux femmes... Certains spectateurs jugent qu’elle court après le trouble. D’autres la trouvent par contre très courageuse. Faudrait-il dire plutôt téméraire ? À ses propres yeux, Nabila Ben Youssef est conséquente avec elle-même, étalant sur scène, dans un grand éclat de rire, ses convictions intimes et profondes. Avec ça un verre de vin en public ? Pourquoi pas, alors qu’elle avoue prendre volontiers un verre en privé.

Le phénomène Nabila est intéressant à mettre en perspective. Quand l’humoriste utilise le terme cochonne, elle veut plutôt dire sensuelle et érotique. En jasant avec elle, on devine que son approche pourrait facilement se situer en droite ligne dans la tradition de nombreux poètes arabes qui, au cours des siècles, on écrit des textes exquis sur les femmes aimées, l’art de vivre, le vin et autres plaisirs de la vie. Toutefois, ces textes ont souvent été lus « sous la couverte ». Selon le poète d’origine syrienne, Adonis, cette veine de la culture arabe montre un regard amoureux sur la vie, que la religion officielle continue à vouloir étouffer. La société arabe suit deux chemins parallèles, un chemin libertin et secret, et un autre chemin ostensiblement religieux (1).

Pourrions-nous qualifier Nabila en ce sens comme humoriste libertine ? Elle est en tout cas en excellente compagnie.

En ce moment, elle travaille avec acharnement à un spectacle nouvelle mouture et plus étoffée, d’une durée d’une heure et demie. N’aurait-elle pas avantage à ajouter une autre dimension à ce qu’elle offre déjà : une touche d’humour traditionnel arabe, par exemple. Car ce courant populaire aussi existe depuis des siècles et est incarné par une figure partout célèbre en Afrique du Nord et au Proche-Orient, sous un nom spécifique à chaque pays : Jha en Tunisie, Goha en Égypte, et Nasr ed-Din en Turquie où il semble avoir vu le jour. Par ailleurs, la sagesse populaire tunisienne décrit avec une ironie acérée les qualités et les travers des humains à travers des proverbes frappés comme des médailles. Il se pourrait qu’il y ait de ce côté-là une mine d’or à exploiter.

Finalement, pourquoi la néo-Québécoise ne pourrait-elle pas se parer à l’occasion dans les atours de la merveilleuse Schéhérazade, la princesse des Mille et une Nuits qui doit sa survie à son talent exceptionnel de conteuse au point qu’elle tient le Sultan nuit après nuit en haleine ?

Nabila persiste et signe. Elle force notre admiration. Va-t-elle vraiment percer un jour comme stand-up féminin ? À ses yeux, la question ne se pose même pas. C’est OUI, aucun obstacle ne saurait arrêter cette battante talentueuse. Et nous serions les premiers à réserver un billet pour son prochain show. Je sais qu’elle nous attend.

(1) ADONIS et ESBER, Ninar. « L’Islam peut-il changer ? », Le Nouvel Observateur (Paris), du 9 au 15 mars 2006, p. 53.


Cet article est paru dans l'édition Été 2006 du Jumelé